Article 1 – Sen regard géographique – Contractualisation et souveraineté alimentaire : que se joue-t-il réellement entre fournisseurs et grande distribution ?

La question alimentaire : de la sécurité à la souveraineté ?

Au Sénégal, les questions de sécurité et de souveraineté alimentaires sont étroitement liées aux transformations des systèmes de production, de commercialisation et de distribution. La crise alimentaire de 2008, marquée notamment par l’augmentation du prix des denrées, la diminution des stocks et les difficultés d’approvisionnement des marchés, a renforcé la volonté des pouvoirs publics d’accroître la production agricole, de réduire la dépendance aux importations et de renforcer la souveraineté alimentaire.

Cependant, produire davantage ne suffit pas. Encore faut-il organiser les débouchés, assurer la circulation des produits et rapprocher l’offre agricole des espaces de consommation. C’est dans cette perspective que le développement de la grande distribution et la question de son approvisionnement auprès des fournisseurs locaux prennent une importance particulière.

La grande distribution : un nouvel espace pour les produits locaux ?

L’implantation des supermarchés à Dakar a progressivement introduit de nouvelles formes de commercialisation des produits alimentaires. Dans le cas étudié dans la thèse, l’arrivée d’Auchan s’est accompagnée d’une recherche d’« ancrage territorial », notamment à travers la présence de produits cultivés au Sénégal dans ses magasins.

Le riz, l’oignon, les pommes de terre, les salades, les courgettes et les carottes figurent ainsi parmi les produits locaux mis en rayon.

Cette évolution crée de nouvelles possibilités de débouchés pour les producteurs et fournisseurs locaux. Mais elle introduit également de nouvelles exigences concernant la qualité, les volumes, la régularité et l’organisation de l’approvisionnement.

C’est précisément à ce niveau que la contractualisation devient un enjeu central.

La contractualisation : organiser la relation entre producteurs et distributeurs ?

La contractualisation apparaît comme un moyen d’améliorer la coordination entre les différents acteurs des filières. Elle peut contribuer à réduire les coûts de transaction, à améliorer l’équilibre entre l’offre et la demande et à organiser les flux en fonction de la quantité, de la qualité et de la régularité recherchées par la grande distribution.

Dans le contexte sénégalais, cette évolution est particulièrement importante pour des producteurs qui ont longtemps rencontré des difficultés à trouver des débouchés suffisamment stables et rémunérateurs. La contractualisation avec les supermarchés peut ainsi constituer une opportunité de sécuriser une partie de la commercialisation des productions.

Elle crée donc un lien entre production agricole, distribution moderne et consommation urbaine. C’est ce qu’avait tenté de faire Auchan Sénégal à travers le projet filière : “Sell Te Woor”

Des fournisseurs locaux aux intermédiaires : une chaîne plurielle ?

La relation entre la grande distribution et la production locale n’est cependant pas toujours directe. On distingue notamment les producteurs directs et les intermédiaires. Ces derniers peuvent jouer un rôle dans l’approvisionnement des magasins en regroupant des productions et en assurant leur mise à disposition. Cette organisation permet à la grande distribution de disposer d’une offre suffisamment régulière, alors que les capacités de production et d’organisation des producteurs peuvent être variables.

La contractualisation ne concerne donc pas uniquement une relation simple entre « agriculteur et supermarché ». Elle s’inscrit dans une chaîne plus complexe où interviennent différents fournisseurs et intermédiaires.

Les avantages de la contractualisation pour les fournisseurs ?

Pour les fournisseurs, la contractualisation peut représenter un véritable levier de maturité et d’autonomie.

Elle offre d’abord un débouché relativement structuré à des producteurs qui recherchent des acheteurs fiables. Le réseau de distribution constitue alors un espace capable d’absorber une partie des récoltes.

La contractualisation peut également favoriser une meilleure organisation de la production. Les exigences de la grande distribution conduisent les fournisseurs à prendre davantage en compte les questions de qualité, de régularité, de conditionnement et de sécurité sanitaire.

Mais les avantages ne sont pas identiques pour tous. La thèse souligne qu’ils dépendent du statut des acteurs, de leur pouvoir d’influence et de négociation et de leurs capacités financières.

Une relation commerciale marquée par des rapports de pouvoir ?

Si la contractualisation peut sécuriser les débouchés, elle ne supprime pas les déséquilibres entre les acteurs.

La grande distribution dispose d’une capacité importante de mise en concurrence des fournisseurs. Dans le cas étudié, cette position de force peut influencer les négociations et les conditions commerciales. La thèse montre notamment que la capacité d’Auchan à mettre les fournisseurs en concurrence lui confère un pouvoir important dans les relations commerciales.

La contractualisation apparaît ainsi comme un outil à double dimension : elle peut offrir de nouvelles opportunités aux fournisseurs tout en renforçant les exigences auxquelles ils doivent répondre.

Cette ambivalence est essentielle pour comprendre les relations entre grande distribution et fournisseurs locaux.

Contractualisation et sécurité alimentaire : mieux organiser les flux

L’un des apports importants de la contractualisation concerne l’organisation des chaînes d’approvisionnement. En améliorant la coordination entre les acteurs, elle peut contribuer à un meilleur équilibre entre l’offre et la demande.

La régularité des flux permet notamment à la grande distribution de disposer de produits frais et aux fournisseurs de bénéficier d’un débouché organisé. La réduction des pertes post-récolte et l’amélioration de la sécurité sanitaire constituent également des effets potentiels importants.

La contractualisation établit ainsi un lien direct entre les enjeux commerciaux et les enjeux alimentaires : mieux organiser la relation entre producteurs et distributeurs peut contribuer à améliorer le fonctionnement de la chaîne alimentaire.

Grande distribution et souveraineté alimentaire : des liens à nuancer ?

La présence croissante de produits locaux dans les grandes surfaces peut contribuer à donner davantage de visibilité aux productions nationales. Mais la thèse montre que l’approvisionnement d’une enseigne comme Auchan ne repose pas exclusivement sur les fournisseurs locaux.

Une partie des fournisseurs intervient également dans l’importation de produits qui ne sont pas cultivés au Sénégal, notamment certains fruits comme les bananes et les raisins. Par ailleurs, le recours à l’approvisionnement local s’explique aussi par les caractéristiques de produits périssables tels que les légumes, les viandes ou les poissons, pour lesquels l’importation est plus complexe.

Il convient donc de ne pas considérer automatiquement la présence d’une grande distribution comme synonyme de souveraineté alimentaire. Son rôle doit plutôt être analysé à travers sa capacité à structurer durablement les relations avec les fournisseurs locaux.

Vers une contractualisation au service des filières locales ?

L’analyse développée dans ma thèse montre finalement que la contractualisation peut constituer un levier important pour rapprocher les producteurs locaux des marchés urbains modernes.

Elle peut sécuriser des débouchés, améliorer la coordination des filières, réduire les pertes, renforcer la qualité et contribuer à la sécurité sanitaire des aliments. Mais ses effets dépendent fortement des capacités des fournisseurs et des rapports de pouvoir qui structurent les relations commerciales.

L’enjeu pour le Sénégal n’est donc pas seulement de produire davantage ou d’augmenter la présence des produits locaux dans les supermarchés. Il consiste aussi à construire des relations commerciales capables de renforcer durablement les fournisseurs locaux.

La contractualisation se situe ainsi au croisement de plusieurs enjeux : sécurité alimentaire, souveraineté alimentaire, développement de la grande distribution et structuration des filières locales.

Elle peut devenir un véritable levier de développement si elle permet aux producteurs et fournisseurs locaux de trouver des débouchés durables tout en répondant aux exigences de qualité et de régularité de la distribution moderne. Mais elle nécessite également de prendre en compte les différences de capacités et de pouvoir de négociation entre les acteurs.

En conclusion, l’avenir des relations entre grande distribution et fournisseurs locaux dépendra donc largement de la capacité à faire de la contractualisation non seulement un instrument d’approvisionnement, mais aussi un outil de structuration et de consolidation des filières alimentaires nationales.

La contractualisation est souvent présentée comme un levier permettant de rapprocher la grande distribution des producteurs locaux, de sécuriser les débouchés et de contribuer à la souveraineté alimentaire.

Mais que se passe-t-il lorsque le modèle rencontre les réalités du marché sénégalais ?

C’est dans cette perspective qu’Auchan met en place au Sénégal, en 2021, le projet de filière « Sell Te Woor », présenté comme l’équivalent de « Cultivons le bon ». Le programme repose sur une volonté de promouvoir la proximité territoriale, les circuits courts et une relation plus directe avec les producteurs. L’objectif affiché est notamment de proposer aux consommateurs des produits de qualité à des prix accessibles tout en valorisant les productions locales. Son ambition était de développer une relation plus directe avec les producteurs, de promouvoir les circuits courts et de valoriser les produits locaux.

Des investissements importants, mais des débouchés incertains ?

Le problème ne se limite pas à la relation contractuelle. Certains fournisseurs ont réalisé des investissements importants pour répondre aux exigences de l’enseigne.

La SCL et les GDS ont notamment aménagé des espaces de production et installé des serres afin de répondre aux besoins d’Auchan. Mais les difficultés d’écoulement de certains produits, notamment les bananes et les haricots, ont conduit à des non-respects de commandes et à des demandes de renégociation des contrats, générant des pertes économiques pour les producteurs.

Quand le prix devient un obstacle : le cas de la salade est particulièrement révélateur.

La thèse relève un prix de 990 F CFA pour une salade issue de la filière contre 690 F CFA pour une salade conventionnelle, soit un écart d’environ 40 %. Dans un contexte où une partie importante des ménages dispose d’un pouvoir d’achat limité, cette différence pouvait rendre les produits filières plus difficiles à écouler.

À cela s’ajoutaient les coûts de transport frigorifique, les exigences d’emballage et le respect du cahier des charges. Pour certaines petites exploitations, ces contraintes représentaient des investissements difficiles à supporter.

Un modèle à repenser ?

Sell Te Woor n’est donc pas simplement l’histoire d’un projet qui n’a pas fonctionné. C’est surtout une expérience qui révèle les conditions nécessaires à la réussite d’une contractualisation entre grande distribution et fournisseurs locaux.

Un échec relatif plutôt qu’un échec total ?

Faut-il alors considérer Sell Te Woor comme un échec ? La thèse est particulièrement claire sur ce point : malgré son caractère novateur, le projet n’a pas atteint ses objectifs en matière de soutien aux producteurs et sur le plan commercial. Un ancien responsable des achats fruits et légumes d’Auchan résume cette difficulté par une formule particulièrement significative : « Ce qui a marché en France n’est pas forcément appelé à fonctionner au Sénégal. »

Le terme d’échec doit toutefois être nuancé. Le projet a permis d’expérimenter une nouvelle relation entre grande distribution et producteurs, de mettre en place des dispositifs d’accompagnement et de rendre visibles certaines productions locales.

Le problème réside davantage dans l’écart entre l’ambition du modèle et ses résultats.

Article de sensibilisation réalisé par Malick MBOUP, Docteur en Géographie et fondateur de Sen Retail. Domaines de recherche : Pays en développement – Commerce – Grande distribution – Consommation – RSE – DD – ESS.


Quelques références bibliographiques utilisées dans cette réflexion :

  • Ardouin, T. (2017). Contractualisation et cahier des charges. In T. Ardouin, Ingénierie de formation : Intégrez les nouveaux modes de formation dans votre pédagogie (pp. 131–164). Dunod.
  • Billows, S. (2017). La grande distribution et ses fournisseurs. Les usages commerciaux de la loi et du contrat. Revue française de socio-économie
  • Debar, J.-C. (2019). Renforcer les chaînes de valeur en Afrique : Les conditions d’une contractualisation durable. Proparco.
  • Mboup, M. (2019). La distribution alimentaire à Dakar face aux défis de l’urbanisation et de la métropolisation : de l’ancrage des petits commerces de proximité et de détail à l’émergence des supermarchés Auchan. Mémoire de master, Sorbonne Université, Paris.
  • Mboup, M. (2024). The transformation of the commercial activities in West African metropolises: The case of Dakar (Senegal). Belgeo, Revue belge de géographie, (3).

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