EDK et la reconquête territoriale de la distribution : entre souveraineté économique et nouvelle géographie commerciale au Sénégal

Le rachat des enseignes Carrefour Market et Supéco par le groupe sénégalais EDK, acteur majeur dans la distribution d’hydrocarbures, constitue une étape clé dans la recomposition du paysage de la grande distribution au Sénégal. Alors que les débats sur la souveraineté économique se multiplient, cette opération stratégique renverse le schéma habituel de la domination des multinationales françaises dans le secteur de la grande distribution en Afrique de l’Ouest. Ce mouvement rappelle le précédent rachat des supermarchés Citydia par Auchan dans les années 2010, mais dans une dynamique inversée : il ne s’agit plus d’une multinationale s’implantant sur un marché local, mais d’un acteur local qui reprend des enseignes issues de groupes internationaux.
Quelles sont les implications économiques, territoriales et sociales de cette opération ? Comment cette stratégie s’inscrit-elle dans une nouvelle forme d’urbanisation et de consommation ? Et surtout, en quoi cette évolution illustre-t-elle les tensions et aspirations autour de la souveraineté économique au Sénégal ?

Petit rappel de présentation du groupe Etablissement Demba KA (EDK) :

Inspiré par le succès des commerces de proximité comme Senchan à Touba, le Groupe EDK incarne une nouvelle génération d’entreprises sénégalaises qui misent sur la territorialisation, la diversification et la proximité pour répondre aux besoins des consommateurs. Fondé en 2015 par Demba KA, EDK s’est d’abord illustré dans la distribution des hydrocarbures, avant de se développer dans des secteurs clés tels que la restauration, les services financiers et surtout la distribution alimentaire, avec sa chaîne de supermarchés Low Price.

Avec plus de 1 500 employés, un réseau de plus de 40 stations-service, 30 supermarchés Low Price et 30 restaurants Djolof Chicken, le groupe s’impose aujourd’hui comme un acteur central de l’économie nationale. À travers Low Price, EDK ambitionne de rendre les courses quotidiennes plus accessibles, en proposant une large gamme de produits à prix abordables, tout en maintenant un haut niveau de qualité.

La stratégie d’expansion du groupe repose sur une présence forte dans les territoires intérieurs, le long des axes routiers régionaux, mais aussi dans les zones urbaines comme Dakar. En misant sur cette approche ancrée localement, EDK offre une alternative compétitive face aux grandes enseignes internationales, tout en renforçant les circuits économiques locaux. Le groupe se donne pour mission de « changer la vie des Sénégalais et des Africains » en leur apportant des services de qualité adaptés à leurs réalités et à leurs besoins quotidiens.

Images issus des travaux de thèse de Mboup, 2025. Source des photos : EDK

I. Une stratégie d’intégration verticale et de maillage territorial

EDK ne se contente pas de racheter des points de vente, il les intègre à un écosystème multiservices : carburant (EDK Oil), distribution alimentaire (Low Price), restauration (Djolof Chicken), paiement mobile (QuikPay). Cette approche multi-activité vise à capter l’ensemble des besoins de mobilité et de consommation, sur les grands axes routiers mais aussi dans les villes secondaires et les zones rurales.

« Plus de 80% des supermarchés Low Price sont en dehors des grandes villes », ce qui rompt avec le modèle classique de la distribution urbaine à Dakar et ses banlieues.

La logique de maillage territorial, inspirée des périphéries françaises des années 1970-1980 (Desse, 2002 ; Gasnier, 2007), redéfinit la géographie de la consommation en proposant des services de proximité à une population souvent délaissée par les circuits de distribution classiques. Cela répond aussi à une demande croissante dans les régions, stimulée par la croissance démographique, les infrastructures routières récentes (ex. autoroutes d’Eiffage) et la circulation interrégionale.

II. Souveraineté économique et récupération du contrôle commercial

Le rachat de Carrefour Market et Supéco s’inscrit dans une dynamique de reprise de contrôle par des acteurs locaux. Contrairement au cas de Citydia dans les années 2010, où Auchan s’était imposé comme une puissance étrangère en absorbant un réseau local, ici, un groupe sénégalais devient le moteur de l’expansion.

  • Citydia → Auchan (années 2010) : modèle d’internationalisation de la distribution, avec centralisation logistique ;
  • Carrefour/Supéco → EDK (2024) : modèle de localisation, avec intégration dans un système sénégalais, valorisation de la cuisine locale (Djolof Chicken), et potentiellement, relocalisation de la chaîne de valeur.

Cela alimente le débat sur la souveraineté économique : qui contrôle les circuits de distribution ? Où vont les bénéfices ? Qui décide des produits disponibles dans les rayons ? Le modèle d’EDK pourrait rééquilibrer les rapports de force dans la grande distribution, en favorisant l’emploi local, l’approvisionnement régional, et les services adaptés aux contextes locaux.

III. Les promesses et limites du modèle EDK

Avantages perçus :

  • Proximité et accessibilité, surtout pour les zones rurales et périurbaines.
  • Services intégrés sur les axes routiers (carburant + alimentation + restauration).
  • Valorisation des produits locaux et de la culture sénégalaise.
  • Dynamique inclusive, en lien avec les communautés locales (soutien à des œuvres caritatives, partenariats régionaux).

Inquiétudes soulevées :

  • Concentration excessive : risque de monopole commercial dans certaines régions.
  • Qualité des produits et conditions de travail : les ambitions de croissance peuvent conduire à des compromis sur les normes sociales ou environnementales.
  • Modèle centré sur la voiture : même si la stratégie vise aussi les piétons, l’intégration dans des stations-services pourrait renforcer les inégalités d’accès à la consommation pour les non-motorisés.
  • Défi logistique et d’approvisionnement : maintenir des prix bas et une offre diversifiée hors des grands centres demande une organisation logistique performante.

Conclusion

Le rachat par EDK des enseignes Carrefour Market et Supéco est bien plus qu’un simple mouvement d’entreprise : il illustre une volonté de réappropriation du secteur stratégique de la distribution, au service d’un développement territorial plus équilibré. En cela, il s’agit d’un signal fort en faveur d’une souveraineté économique plus affirmée, qui pourrait inspirer d’autres secteurs.

Mais cette ambition suppose de relever plusieurs défis : maintenir la qualité, garantir l’accessibilité, éviter la surconcentration et soutenir des circuits courts réellement inclusifs. Comparé au précédent de Citydia/Auchan, ce retournement stratégique pourrait devenir un modèle de développement hybride, alliant modernité des services et ancrage territorial sénégalais.


Article de sensibilisation réalisé par : Malick MBOUP, docteur en Géographie, Chroniqueur scientifique et consultant freelance. Domaines de recherche : Pays en développement – Géographie du commerce – Grande distribution – Consommation – Circuit-court – RSE – DD – ESS.


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